L’État français contre la franc-maçonnerie : L’exemple stéphanois

Le site Forez.info a publié en 2007 une synthèse de l’ouvrage L’Etat français contre la Franc-Maçonnerie 1940-1944. L’exemple stéphanois (2002) avec l’autorisation de son auteur Jean-Marie Larchet. (Les avis idéologiques et partis-pris pro-maçonnique n’engagent que leur auteur)
france-judeo-maconniqueDès ses origines, la Franc-Maçonnerie qui s’est identifiée à la Philosophie des Lumières a choisi le camp de la France Républicaine et démocratique. Ne prétend-t-elle pas avoir fait adopter sa devise « Liberté Egalité Fraternité » par la République ! Affirmant vouloir travailler à « l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité », elle trouva face à elle les adorateurs de l’autre France, de tendance monarchiste ou nationaliste.

L’entreprise de persécution mise en place par l’Etat français entre 1940 et 1944 marque l’aboutissement de décennies de frénésie antimaçonnique. Les tenants de l’ordre nouveau du maréchal Pétain, de Laval et de Darlan n’ont eu de cesse de liquider – dans tous les sens du terme – tout ce qui, de près ou de loin, pouvait avoir un quelconque lien avec la Franc-Maçonnerie.

Il s’agit d’un aspect de l’histoire de la seconde guerre mondiale assez peu connu du grand public. D’abord parce que les maçons eux mêmes ont fait généralement silence sur ce sujet. Mr Jean-Marie Larchet  nous a autorisé à inclure dans notre dossier Forez 1940-44 une petite synthèse de son ouvrage publié aux Editions Maçonniques de France (2001). Résumer c’est attenter inévitablement à l’intégrité du travail de l’auteur. Mais la mise en ligne était à ce prix et nous ne pouvons que remercier très chaleureusement Mr Larchet d’avoir consenti à ce petit sacrifice pour avoir, en contrepartie, le seul plaisir de partager une part de son savoir avec les internautes.

Le complot judéo-maçonnique, affiche de propagande nationaliste
Le complot judéo-maçonnique, affiche de propagande nationaliste

Son livre évoque la persécution qui visa le « 56 » et ses ateliers. Au-delà de son intérêt strictement local, le modèle stéphanois apporte un éclairage sur l’ensemble de cette répression. Au surplus, l’exemple du chef-lieu de notre département est particulièrement éloquent. Anticipant en effet sur les décisions prises à Paris par le Grand Orient, les Loges stéphanoises ont été les premières en France à décider leur propre dissolution, au début du mois d’août 1940. Leurs motivations, leur attitude postérieure fournissent des éléments de réponse essentiels à une question qui reste encore aujourd’hui l’objet de controverses.

A noter en fin d’article un lien vers un entretien accordé par l’auteur au journal L’Express en 2003.

 

L’Etat français contre la Franc-Maçonnerie 1940 – 1944
L’exemple stéphanois

L’Orient stéphanois à la veille de sa dissolution

Loges et travaux

En 1940, il existe trois loges à Saint-Etienne. Deux d’entre elles, « Les Elus » et « L’Industrie » sont affiliées au Grand Orient. Elles comptent respectivement 123 et 97 frères. Une autre loge, « Les Travailleurs unis », relève de la Grande Loge de France et compte 102 frères.

Toutes les trois ont participé aux grandes luttes de la « Jeunesse de Marianne ». La laïcité et l’école, l’éducation sont des thèmes qui furent longuement débattus dans les ateliers stéphanois. A compter de 1931, le chômage est abordé pour devenir un thème récurrent . Aux « Elus », on débat de la réduction du temps de travail comme remède au sous-emploi, puis de la semaine de quarante heures. En 1937 est évoqué le problème agricole et l’office du blé. Sur le plan sociologique, les loisirs, les rapports patrons-ouvriers, la place de la femme dans la société occupent également les travaux des loges. Dans le domaine politique, le Fascisme est au coeur des préoccupations. En 1937, un frère au retour d’un voyage en Allemagne témoigne: « Les prisons et les camps de concentration regorgent de prisonniers soumis à des traitements monstrueux. Si les Allemands ont gagné avec l’hitlérisme un peu d’ordre et de discipline… Tout est perdu dans le domaine intellectuel et moral. »

Le « 56 » 

A Saint-Etienne, depuis 1892, « aller au 56 » signifie, pour le Franc-Maçon, se rendre au numéro de la rue qui abrite son temple. Le « 56 » constitue un clos d’environ 1000 m2 comportant une vaste cour et des constructions sur trois niveaux édifiées à partir de 1892. Le temple a été construit sur un terrain acquis aux époux Robert Taillefer par les trois loges réunies en société anonyme: la compagnie stéphanoise immobilière. Grâce au procès-verbal dressé lors de l’inventaire de 1940, nous savons que la partie réservée aux loges, le temple proprement dit, est située au premier étage de la propriété. S’y trouvent une grande chambre qui sert de temple, l’antichambre du temple et une autre salle, celle du petit temple, dit aussi « temple rouge ».

Au deuxième étage, une pièce sert d’imprimerie, une autre de tribune au temple et une troisième est utilisée comme débarras et lieu d’archives. Le rez de chaussée est réservé au servant concierge et abrite des salles de réunions, ainsi que les sanitaires et la bibliothèque. Celle-ci contient près de 400 volumes sur des sujets variés, dont certains très anciens. Tous ces livres seront dispersés lors de la liquidation. Quant au servant concierge, René Granjon, membre des « Travailleurs Unis », il sera en première ligne lors de la persécution.


La Maçonnerie doit être détruite

Les Gaullistes rejoignent le duo judéo-maçonnique dans leur haine de la France éternelle. Ils seront encore rejoints par les Anglo-Saxons. Affiche de propagande
Les Gaullistes rejoignent le duo judéo-maçonnique dans leur haine de la France éternelle. Ils seront encore rejoints par les Anglo-Saxons. Affiche de propagande

Si la déroute de 1940 constitue pour la Nation l’un des plus grands traumatismes de son histoire, l’ultra droite autoritaire y voit par contre, le triomphe de ses thèses et la réalisation de ses prophéties. Et si c’est à tort qu’on a prêté à Maurras l’expression « Divine surprise », il reste que la formule est symptomatique de l’ampleur du fossé qui divise alors les deux France et de l’état d’esprit d’une partie de l’intelligentsia pour qui la débâcle est l’occasion de se débarrasser du régime honni. Avec le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain et l’acte constitutionnel n°2 qui abolit tacitement la République vient le temps de l’Etat Français. Au cours de l’été 1940, la répression s’abat sur la Franc-Maçonnerie. Plus d’un demi siècle de haines accumulées se déverse, frappant les structures de l’ordre, ses biens, ses adhérents, et jusqu’à son image.

Dissolution des sociétés secrètes

La loi du 13 août 1940 qui dissout les « sociétés secrètes » n’emploie pas le terme Franc-Maçonnerie. Comme la République, l’Ordre est éliminé sournoisement, sans que son nom ne soit prononcé à un quelconque moment. A Saint-Etienne, dans la toponymie, la rue des Franc Maçons est renommée au profit de « Fougerolle » en même temps que Babeuf, Emiles Combes, Waldeck Rousseau, Anatole France, Louis Soulié… cèdent la place à d’autres appellations. La rue de la République devient pour sa part « rue Nationale ». A noter cependant, concernant l’ex rue des Franc Maçons, que le choix du dernier représentant d’une lignée de notaires stéphanois proches de la municipalité est pour le moins malheureux quand on sait que Marius Fougerolles fut un des plus ardents défenseurs de Soulié, maire franc-maçon.

La loi 13 août s’attache également à légiférer sur le sort des patrimoines des sociétés secrètes. Le dépouillement de l’Ordre de tous ses biens se fera au profit de l’administration générale de l’Assistance Publique pour la capitale et des bureaux de bienfaisance pour la Province. Plus tard, les immeubles seront également attribués aux Scouts de France, aux œuvres scolaires et sportives.

Les fonctionnaires

Concernant les personnes, la loi s’attache en premier lieu à mettre au pas la fonction publique. L’article 5 stipule: « nul ne peut être fonctionnaire, agent de l’Etat, des départements, communes, établissements publics, colonies, pays de protectorat et territoires sous mandat français, nul ne peut être employé par un concessionnaire de service public ou dans une entreprise subventionnée par l’état ou par une des collectivités publiques ci-dessus désignées: S’il ne ne déclare pas sur l’honneur soit ne jamais avoir appartenu à l’une des organisations définies à l’article 1, soit avoir rompu toute attache avec elle; S’il ne prend l’engagement d’honneur de ne jamais adhérer à une telle organisation, au cas où elle viendrait à se reconstituer. La déclaration et l’engagement prévus par le présent article sont constatés par écrit. »

 

En cas de fausse déclaration, des sanctions qui combinent la révocation, de fortes amendes et des peines de prison pouvant atteindre deux années, montrent que le texte n’est que le point de départ du processus répressif. Dès lors en effet que l’Ordre est dissout de plein droit au moment où l’engagement doit être pris, il n’y a apparemment guère d’inconvénient à certifier n’y avoir jamais adhéré ou avoir rompu avec lui. Dès le 14 août, la menace véritable se précise avec la communication des formulaires prévus pour la matérialisation de la déclaration des fonctionnaires en titre et de ceux qui aspirent à le devenir. Ils sont de deux sortes: un pour les profanes et un autre de renoncement définitif pour les anciens membres. L’ensemble de ces déclarations sera transmis à Vichy dans le courant de l’année 1941. Mais cette première opération de recensement ne semblant pas avoir accompli parfaitement sa mission, une circulaire en date du 1er juillet 1941 prescrit de nouvelles déclarations. Mais cette fois, les obédiences sont expressément visées: Grande Loge Nationale, Grand Prieuré des Gaules etc. La chasse aux faux déclarants, c’est à dire ceux qui ont souscrit la déclaration de non-appartenance à la place de celle de renonciation définitive, peut alors rebondir. Dans la Loire, en octobre 1941, ce sont les Frères Antoine Cellier, économe à la Maison de retraite de Saint-Rambert et Auguste Bertrand, tous deux membres de « L’Industrie » qui sont condamnés pour ce motif. Le 1er septembre 1942, le journal Le Mémorial de la Loire épingle dans ses colonnes les Frères des « Travailleurs Unis » Jean Felices et Jean-Baptiste Manlhiot, humbles commis de l’administration, l’un aux hypothèques, l’autre au Trésor Public. La loi du 11 août 1941 constitue l’une des suites logiques de la déclaration de non-appartenance. Ce texte exclue de la fonction publique la grande majorité des anciens dignitaires. Le terme « dignitaires » devant être compris dans un sens très large, celui de tous les frères ayant exercé une quelconque fonction élective dans leur atelier. Cette loi, dont les interdits sont calqués sur ceux faits aux Juifs dans la fonction publique, prive des milliers de citoyens de leur emploi.

les fils de la veuve - liste des dignitaires

Outre les mesures visant les fonctionnaires, la loi prévoit la publication au Journal Officiel des noms des anciens dignitaires. Une large partie de la presse prête son concours en publiant les noms. Le Flambeau, dans son numéro 36 du 16 novembre 1941, récapitule ainsi les 41 dignitaires de la Grande Loge identifiés à ce jour dans la Loire. Le Mémorial les publie à compter du 16 juillet 1941. 152 appartenances seront ainsi exposées dans ses colonnes, non sans susciter des rectificatifs et précision des lecteurs. Ainsi, le 2 avril 1941, la famille de l’architecte stéphanois René Roux, prisonnier en Allemagne, précise que ce dernier n’a rien en commun avec Maurice Roux, également architecte et membre de la Franc-Maçonnerie. La publication dans Le Mémorial permet de dresser un aperçu socioprofessionnel des Francs-Maçons nommés: 67 fonctionnaires dont 44 enseignants (34 instituteurs), 30 industriels, commerçants et artisans, 6 architectes, 4 médecins, 10 employés de commerce, représentants…, 9 ouvriers et employés, 7 ingénieurs, etc.

Forces occultes (1943)
Forces occultes (1943) (Voir)

Film de propagande, avec la participation remarquée de Paul Riche, alias Jean Mamy, ci-devant vénérable de la loge Ernest Renan, devenu la figure de proue du journal extrémiste Au Pilori.

Une propagande tous azimuts

L’antimaçonnisme, propagé avec véhémence par les journaux du « Parti de l’ordre », notamment les tristement célèbres Gringoire et Je suis partout, se retrouve aussi, et tout naturellement dans la presse locale qui reprend largement les discours des tribuns de la Révolution nationale. Le Mémorial consacre, entre août 40 et décembre 42, trente-deux articles sur ce sujet. Ce qui est considérable compte tenu des restrictions de papier qui réduisent alors les journaux à une page recto-verso. Le quotidien stéphanois sait mêler sa voix au concert de la calomnie orchestrée par le nouveau régime. On peut lire le 15 août 1940, sous le titre « Les Trois Loges de Saint-Etienne vont être fermées »:  » Ce n’est pas le moment de rappeler le mal qui a été fait au cours de ces cinquante dernières années par les loges de Saint-Etienne. A l’ombre de ces ateliers, les projets les plus néfastes et les plus haineux ont été soutenus ou élaborés; aujourd’hui cette tyrannie s’effondre… aujourd’hui le Maréchal Pétain en mettant un terme aux agissements des sociétés secrètes met du même coup fin aux menées criminelles de la Franc-Maçonnerie. »

 

Au début de 1942, la publicité faite en faveur de la conférence de De Boistel a la même tonalité; il s’agit « d’apprendre de quelle façon la Franc-Maçonnerie, parasite monstrueux a grandi de notre abaissement… comment elle fut néfaste à notre vie nationale. » A l’occasion, le journal n’hésite pas à reprendre à son compte les divagation des ennemis les plus hystériques de l’Ordre. Par exemple à propos du décès d’un Limougeot du nom de Bouteloup: « L’auteur d’une étude sur la Franc Maçonnerie est mort mystérieusement… Une instruction est ouverte. » Dans son édition du 27 février 1942, un article de 33 lignes titré « Sous le régime disparu, 100 000 franc-maçons dirigeaient la politique de la France » partage la Une avec l’encerclement de l’île de Java par les Japonais, les perspectives de la nouvelle offensive annoncée par le Fuhrer et les questions de ravitaillement…

 

L'exposition maçonnique à Paris (/non renseignée)
L’exposition maçonnique à Paris (/non renseignée)

Saint-Etienne n’a pas accueilli l’exposition « La fin du carnaval » qui célèbre la fin de la « comédie grotesque ». En revanche, courant 1942, les collaborateurs de « Documents maçonniques » viennent à trois reprises dans le département pour informer le public au cours de conférences. La première, celle de De Boistel se tient en février à Saint-Etienne en présence du préfet Potut. Puis un mois plus tard, c’est au tour de Vallery Radot, rédacteur en chef des Documents de venir dans la salle de l’Eden exposer aux Stéphanois « l’organisation, les secrets et les initiations » supposés de la Franc-Maçonnerie. Le 24 avril, Philippe Poirson clôture son exposé par cette belle envolée: « L’action maçonnique camouflée et pourtant évidente dans ses résultats est désormais enrayée. Mais le péril existe ! Il faut s’unir pour le combattre et la France redeviendra plus belle, plus empreinte de franchise, de justice et de sécurité. » A noter encore, le 5 juin 1943, la conférence de Michel Christian à Montbrison.

 

« Le sac du 56 »

En raison de la désorganisation de la machine administrative, il faut attendre le 27 septembre 1940 pour que la loi de dissolution trouve, à Saint-Étienne, sa première traduction avec l’apposition des scellés sur l’immeuble du 56 et l’ordonnance du Tribunal civil de Saint-Étienne curieusement intitulée « La Grande Loge de France et les autres ». Ce texte prononce la saisie immédiate et la mise sous séquestre de tous les biens appartenant aux associations de la ville se rattachant à la Grande Loge ou au Grand Orient de France. Deux avoués, Maîtres Goutagny pour « Les Travailleurs Unis » et Perroudon pour « L’Industrie » et « Les Elus » sont mandatés en tant qu’administrateurs provisoires et gardiens du patrimoine de chacun des ateliers.

 

Leur première tâche est de dresser l’inventaire des biens du « 56 », sans distinction entre les différentes loges. Le 21 octobre, accompagnés d’un greffier, d’un notaire et d’un commissaire priseur, ils sont reçus par René Granjon, concierge et César Gauthey, Président de la Société immobilière. Les étages sont visités et tous les biens de l’immeuble sont scrupuleusement énumérés: une presse à imprimer, un harmonium, 112 épées, 100 bouteilles de vin, un buste de la République en plâtre, une plaque de marbre noir portant l’inscription « A nos frères morts pour la France 1914-1918″… Il faudra plusieurs jours pour tout répertorier. Le 12 décembre, une ordonnance du président Phelut du tribunal de Saint-Étienne officialise le transfert de compétence en faveur de l’administration fiscale. Une semaine plus tard, il prononce la mise sous séquestre et la liquidation des biens de la compagnie immobilière. Au cours de l’inventaire, l’existence de fonds propres est révélée mais pour ne pas retarder la procédure en cours, rien n’est entrepris pour les récupérer. En revanche, d’autres sauront s’y employer. Au cours du mois de novembre 1941, deux hommes se disant policiers, mandatés par Vichy, font irruption au domicile d’Etienne Lyotard, dernier vénérable des « Elus » et font main basse sur environ 5.000 francs.

 

La « curée » commence le 7 avril 1941 par la cession en bourse des titres, pour 4.042 francs. La plus grande partie des biens mobiliers est ensuite mise aux enchères dans la salle de vente de la rue Gérentet à compter du 22 avril après avoir été regroupés en 149 lots. Le total des ventes s’élève à 30.912 francs auquel s’ajoute un forfait légal de 7% réputé couvrir les diverses taxes ainsi que les honoraires des commissaires priseurs. Parmi les acquéreurs, le Frère Simon Farissier qui a le culot de reprendre possession de quelques objets dédaignés. Maître Bourlier acquiert l’immeuble pour 572.000 francs pour le compte de la société France Importation. A la Libération, seul l’abbé Larue qui s’était porté acquéreur, entre autres choses, de banquettes et de stalles pour son église de La Terrasse, devra restituer les biens mobiliers. Les autres acheteurs, la Ville de Saint-Étienne, la Croix Rouge… ne rendront rien.

 

La destruction des symboles

Suivant à la lettre les directives du Ministre de l’Intérieur qui demandent que tous les insignes, décorations ou inscriptions existant à l’intérieur comme à l’extérieur des immeubles soient effacés, la préfecture de la Loire engage pour cette mission le peintre Combes en août 41. En outre, le petit temple, ce fameux temple rouge qui avait été réhabilité par les frères l’année précédente, est entièrement détruit. L’ébéniste Muthuon, en rémunération de son travail, est autorisé à récupérer les boiseries et à « acquérir un certain nombre de petits meubles en bois blanc, quelques planches, un cercueil et un berceau. » 450 kilos de papier sans grande importance sont vendus aux établissements Herson sous condition néanmoins de « déchiquetage et de broyage », une tâche dont se charge la Société des Cartonneries de la Loire en présence d’un contrôleur.


Razzia sur les archives

La même vigueur, les mêmes forces qui ont été déployées pour liquider ou détruire le patrimoine des loges sont aussi concentrées pour récupérer archives et objets rituels jugés dignes d’intérêt. En captant sa mémoire, les tenants de l’ordre nouveau entendent l’utiliser comme instrument de propagande pour réécrire l’histoire dans le sens qu’ils souhaitent. Le but est clairement indiqué dans l’instruction n° 156 du 1er avril 1941 que la direction de l’enregistrement adresse à ses services: « réunir, classer et conserver toute la documentation relative aux associations secrètes dissoutes pour la constitution d’archives et la création d’un musée bibliothèque. »

Bernard Fay, le chantre de l'antimaçonnisme. Condamné à mort à la Libération, sa peine fut commuée en condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Le président Coty lui accorda ultérieurement la grâce présidentielle.
Bernard Fay, le chantre de l’antimaçonnisme. Condamné à mort à la Libération, sa peine fut commuée en condamnation aux travaux forcés à perpétuité. Le président Coty lui accorda ultérieurement la grâce présidentielle.

Le rôle de Bernard Fay est à cet égard prépondérant. Doté d’un esprit brillant, cette figure de proue de la croisade anti maçonnique va piloter l’offensive de main de maître à partir de l’ancien siège du Grand Orient de France où, avec l’accord de l’occupant, il installera bientôt ses services. Avant même la promulgation de la loi de dissolution, il est chargé de centraliser et d’inventorier les archives qui seront saisies dans les différents ateliers. Le 12 novembre, il est confirmé dans ses fonctions par le maréchal Pétain. A Saint-Etienne comme ailleurs, les documents mis à jour sont scrutés et analysés, mis sous clés et scellés. Leur énumération occupe à elle seule 23 des 34 pages constituant l’inventaire. Les deux auxiliaires de justice n’hésitent d’ailleurs pas à attirer l’attention des autorités lorsqu’une pièce leur semble particulièrement importante comme cette « liste curieuse des personnages les plus marquants qui font partie de l’association maçonnique aux 18e et 19e siècles.

Le 19 novembre 1940, les attentions de Gueydan de Roussel, l’éminence grise de Fay, se portent sur le chef-lieu de la Loire. Il ne faut pas moins de « neuf caisses et sept ballots » pour contenir tous les objets qu’il pille et dont il se borne à dresser une liste sommaire. L’ensemble est transporté vers Paris via Roanne où le temple de la ville connaît le même sort. Dans le butin emmené par Gueydan de Roussel, se trouvent dix volumes reliés de la collection Le monde maçonnique, les registres d’assemblées, les règlements particuliers de « L’Industrie », un grand rideau noir et même le plafond voûté peint en bleu du grand Temple. Toutes ces pièces rejoignent les 13 350 reliques collectées par Fay pour son musée des fantasmes.

 

La défense de « l’Orient » stéphanois

Lorsque les troupes allemandes pénètrent dans la ville le 23 juin 1940, pas plus qu’à Lyon elles ne se préoccupent du « 56 » et de ses locataires. Si la presse locale célèbre le départ des Teutons deux semaines après, les Maçons eux, savent bien qu’ils vont faire les frais de l’ordre nouveau qui se met en place. Le 6 août, une vingtaine de frères des deux obédiences se réunissent pour arrêter la conduite à tenir. Décision est prise de dissoudre les loges, un jour avant que les autorités du Grand Orient, à Paris, ne choisissent la même voie. Arthur Groussier et Louis Villard, respectivement président et secrétaire du Conseil de l’Ordre adressent au Maréchal une lettre qui aujourd’hui encore fait couler beaucoup d’encre. Pour les uns, l’Ordre se serait renié en faisant allégeance au nouveau régime, en acceptant contre lui-même la politique coercitive de Vichy. Pour les autres, il s’agissait simplement d’être pragmatique, d’agir utilement en devançant les décisions qu’on savait imminentes pour, si possible, les prévenir ou tout au moins en atténuer les effets.

 

Lors de l’inventaire, un document évoquant les circonstances et les raisons de l’autodissolution des loges stéphanoises a été trouvé. A sa lecture, seuls les « avantages » pour les adhérents et le patrimoine semblent avoir été pris en considération dans la décision du 6 août. En prenant les devants face à une situation devenue inéluctable, ils ont espéré lever un rempart juridique susceptible de les préserver de certaines des conséquences de la dissolution légale. L’idée était de s’appuyer sur le principe, jusque là fondamental, de l’absence de rétroactivité de la loi qui, a priori, empêche d’annuler ce qui, le jour où elle est promulguée, n’existe déjà plus. Il s’agissait en premier lieu de préserver les fonctionnaires appartenant à l’Ordre. Mais la manoeuvre fut déjouée par les légistes de Vichy qui, en imposant même pour les anciens adhérents une déclaration spéciale de « renonciation définitive », les ont conduit à se découvrir, même si, le jour de la promulgation, ils n’étaient, juridiquement au moins, plus membres de l’Ordre.

Avant l’intervention des hommes de loi chargés de procéder à l’inventaire, le « ménage » a incontestablement été fait pour tout ce qui touche les archives des trois loges. Les « Travailleurs unis » n’ont rien laissé, tout a été déménagé et le nom de l’atelier n’apparaît jamais en tant que tel dans l’énumération des pièces et objets saisis. De même, les « Elus » laissent bien peu de choses. En revanche, à « L’Industrie », une grande quantité d’archives reste dans les locaux le 21 octobre. Elles ne concernent par contre que ce qui s’attache à un passé relativement lointain. Tout ce qui pouvait révéler l’identité des membres actuels de l’Ordre a aussi été, d’une manière ou d’une autre, soigneusement dissimulé: fichiers, tableaux de loge, éléments comptables… Les trésoreries des trois ateliers ont également été soustraites à la curiosité des autorités et, dépités d’avoir été devancés, les inventoristes tels le héron de la fable, sont contraints de se rabattre sur des vétilles. De même, les francs-maçons sont parvenus à soustraire les objets les plus représentatifs de leurs rituels. Ainsi, rien n’a été trouvé dans la petite chambre noire où celui qui allait entrer dans l’Ordre devait écrire son testament philosophique. Voici la description de ce lieu publié dans Le Mémorial le 17 octobre 1940: « C’est une petite chambre noire où celui qui voulait entrer dans la Franc-Maçonnerie demeurait seul, plus de trois quarts d’heure, assis à une table, écrivant son testament. A côté d’un cercueil, devant lui un crâne humain, des ossements, des inscriptions tristes et graves. »

Caricature antimaçonnique moquant les chambres de réflexion
Caricature antimaçonnique moquant les chambres de réflexion

Certains des outils furent simplement enterrés dans la cour de l’immeuble et seront retrouvés aux hasards de travaux de terrassement plusieurs dizaines d’années plus tard.

« Sauver l’immeuble »

Pour la compagnie immobilière, le plan de sauvegarde de l’immeuble consistait à utiliser son paravent juridique en soutenant que, indépendante des trois loges, elle ne saurait être frappée par la loi de dissolution. L’idée est pertinente, d’autant plus que la compagnie n’est pas explicitement visée par l’ordonnance de mise sous séquestre du 27 septembre. Les trois ateliers résilient le bail qui les lie à la société le 25 mars 1941 en respectant scrupuleusement le délai de désistement prévu en contrat de bail. Non sans aplomb, on fait mine d’ignorer que les loges, en droit, n’existent déjà plus dès lors que le 6 août elles ont signifié au préfet leur dissolution volontaire. Bien plus, pour conforter la manoeuvre, le soin est pris d’officialiser la procédure et de mandater l’huissier Jacob pour signifier le terme de la location par trois exploits distincts. Dans la foulée, une assemblée des actionnaires est convoquée pour le 15 septembre prochain à dix heures. Les Petites Affiches, journal d’annonces légales de la Loire en assure la publicité dans leur numéro 35 du 31 août ainsi que dans le numéro suivant. Le leurre est en place. Comme n’importe quelle entreprise commerciale, la compagnie immobilière s’est attachée à réaliser son objet social en se préoccupant de trouver de nouveaux locataires. Ses liens avec les loges maçonniques étant totalement rompus, elle ne saurait être concernée par les mesures prises à l’encontre des sociétés secrètes. En sa qualité de président du conseil d’administration de la société, c’est César Gauthey(1) qui est désigné comme interlocuteur auprès des autorités. La procédure s’engage par un exploit d’huissier qui lui est adressé et qui le somme, « s’il le juge utile, de se trouver en ces lieux, jour et heure pour assister aux opérations d’inventaire. »

 

Mais la teneur somme toute courtoise de cette convocation ne traduit pas la véritable mission donnée aux premiers administrateurs séquestres aux termes de l’ordonnance judiciaire du 27 septembre. Sous le prétexte de recenser et d’évaluer un patrimoine, c’est en fait un mandat de perquisition qui est délivré par le Tribunal de Saint-Etienne. Dans ces conditions, le subtil distinguo élaboré par les Frères constitue un bien mince rempart. D’autant plus que sous-estimant les objectifs de leurs adversaires ils négligèrent de faire disparaître les documents relatifs à la société. Au milieu de l’après-midi du 21 octobre, les autorités font main basse sur la description détaillée du subterfuge mis au point et qui, bien que non signée, a largement valeur d’aveu. La saisie d’autres pièces sonnent le glas des espoirs mis par les Maçons stéphanois dans leur stratégie. César Gauthey, dont la position est désormais loin d’être confortable, refuse néammoins de s’incliner devant l’évidence. S’il n’a plus d’atout, il lui reste le bluff. Tous les jours de l’inventaire, il oblige les rédacteurs du procès-verbal à faire état de ses protestations, consignées à l’avant-dernière page du document. Celles-ci se gardent bien d’évoquer les pièces compromettantes par leur contenu mais dénonce l’illégalité de leur saisie par des avoués qui abusent de leur pouvoir. Encore une fois la défense est habile. Le code civil est aussi mis en avant pour revendiquer des biens qui deviendraient immeubles par destination et échapperaient de ce fait au patrimoine des loges. Le Byzantinisme de l’argumentation affirmée avec un tel aplomb force, dans ces circonstances, l’admiration. Le 19 décembre, l’ordonnance du Tribunal civil place sous séquestre l’ensemble des biens.

 

Son président résiste encore et formule une nouvelle et solennelle déclaration de protestation à l’occasion du nouvel état des lieux dressé le 28 décembre par l’inspecteur de la régie fiscale. En apparence au moins, les résultats de cette courageuse défense sont bien minces mais il parvient néanmoins à semer le doute dans l’esprit du juge Phélut qui attendra le 19 décembre pour décréter la mise sous séquestre de la société alors que le 12, trois ordonnances de sa main avaient été prises à l’encontre des ateliers. Les dernières ordonnances judiciaires constatant la clôture des opérations de liquidation des loges d’une part, de la société anonyme de l’autre, sont aussi l’occasion d’un dernier « coup de chapeau » au Frère Gauthey. Alors que pour les premières, il est, sous la signature du président Fongarnand, fait état de « l’organisme communiste dissout« , cette grotesque qualification a en définitive été écartée dans l’acte concernant la société. Au dernier moment, les autorités se sont refusées à assimiler totalement celle-ci aux ateliers. Ce qui constitue, pour les Frères de la Loire, une forme de succès moral, seul type de satisfaction qu’ils étaient susceptibles d’obtenir.

 

Jamais à Saint-Etienne, les enfants de la Veuve n’ont, en tant que tels, apporté un quelconque soutien au régime, esquissé le moindre repentir, fait amende honorable. Tout au contraire, face à l’adversité, ils ont entrepris de faire la part du feu, en se défendant pied à pied, avec « Force, sagesse et beauté ».

 

Epilogue

Propriété de la Société France Importation qui y transféra plus tard son siège social, le « 56 » est utilisé comme dépôt pour le négoce et aménagé à cet effet. Les affaires y sont florissantes. A la Libération, son P.D.G. sera condamné, au titre de l’ensemble de ses activités professionnelles, à une amende de plusieurs millions pour profits illicites par la comité de confiscation de la Loire. Lors du bombardement de Saint-Etienne, le 26 mai 44, l’immeuble échappe de peu à la démolition. Une bombe tombe, sans exploser dans l’angle de la cour et reste enfouie à une dizaine de mètres de profondeur.

Pendant ce temps, et malgré tout, les anciens locataires du 56 s’efforçaient de maintenir la Chaîne d’Union qui les reliait avant la dissolution. La solidarité trouve d’abord à s’exprimer pour fournir un nouvel emploi aux fonctionnaires licenciés pour appartenance maçonnique. Le Frère Jean Marcel Bealem embauchera par exemple plusieurs enseignants exclus de l’Education Nationale. Très vite, les Frères Bonnet et Pointu recrutent activement pour le « Coq Enchaîné », l’un des tous premiers mouvements de la Résistance, fondé et animé par des Francs-Maçons. Pierre Bonnet trouva la mort, sous les yeux de sa femme, en revenant d’une mission à Lyon lors du bombardement de la gare de Givors. Francis Pointu, « Pic » dans la Résistance, est arrêté avec sa femme et son fils en 1943. Torturé et déporté, il parviendra à s’échapper.

La veuve pleure ses enfants morts pour la Patrie
La veuve pleure ses enfants morts pour la Patrie

La promptitude de la renaissance des loges stéphanoises à la Libération témoigne enfin de la persistance de l’idéal maçonnique que quatre années de persécution ne sont pas parvenues à éteindre. Le 31 août 1944, quelques jours seulement après le départ des Allemands, Le Journal de la République – organe provisoire du comité de la Loire – publie le communiqué suivant:

un avis de la franc-maconnerie stephanoise


Et l’histoire semble recommencer. Un nouvel inventaire du « 56 » est diligenté. Suivent plusieurs procès et ce n’est qu’en 1947 que les trois ateliers y reprennent régulièrement leurs réunions.

tete de mort fm devise republicaine.

La chaîne d’union, symbole de la fraternité de tous les Francs-Maçons de tous les temps et de tous les pays. Quand un frère meurt et passe à l’Orient éternel, le plus jeune initié prend sa place dans la chaîne d’union (/non renseignée).

En guise de conclusion

La Loire n’offre pas d’exemple de traître de l’espèce de Jean Mamy. Tout au plus peut-on déplorer l’attitude de ce frère, qui, pour se dédouaner d’avoir comme fonctionnaire, souscrit une fausse déclaration de non-appartenance, accuse son Vénérable de l’y avoir incité. Devant le Tribunal correctionnel, celui-ci sera en définitive acquitté, faute de preuves. Les Francs-Maçons stéphanois restent en dehors de la collaboration active et parmi les 1142 personnes condamnées à la Libération de ce chef ou pour profits illicites, ne se trouvent aucun des anciens dignitaires dont les noms avaient été publiés à l’officiel et dans la presse locale. Il ne saurait cependant être induit que les frères du « 56 » se soient tous retrouvés pour se dresser contre le pouvoir en place et l’occupant. Certes, l’Orient forézien a fourni à la Résistance certaines de ses plus belles figures. Beaucoup de ses membres pourtant ont préféré l’attentisme et la prudence. Jean Cerruti, chargé par Francis Pointu de contacter les maillons de l’ancienne chaîne d’union, revient penaud et désolé; nombre de frères l’ont tout simplement éconduit, se refusant à toute participation.

A la Libération, tous les Maçons sont invités à demander leur réintégration et doivent se soumettre à trois enquêtes. « Aux Elus », au terme de cette procédure, l’atelier ne compte plus que 48 membres alors qu’ils en comprenaient 123 au début de 1940. Ceux qui manquent, pour le plus grand nombre, se sont tout simplement refusés à accomplir les démarches, très probablement après avoir compris que la poursuite de l’idéal maçonnique était aussi porteuse de risques. Ils étaient sans nul doute bien loin de ces hautes valeurs morales que la Franc-Maçonnerie a pour vocation de réunir.

1) César Gauthey, né le 18 octobre 1877 à Rive de Gier, est à l’origine du cours de gravure sur armes de l’Ecole des Beaux-Arts de St Etienne dont il était l’administrateur. Chef de production aux Etablissements Darne, il fut également le vice-président de la chambre syndicale des armuriers. Initié aux « Travailleurs Unis » en 1914, il en devint le Vénérable en 1923, 1924 et 1925.

Entretien avec l’auteur accordé à L’Express

 

  • Letat-francais-contre-la-maconnerie-exemple-stephanoisEAN 139782847210040
  • ISBN 978-2-84721-004-0
  • Éditeur Edimaf
  • Date de publication 18/03/2002
  • Collection Cahiers maçonniques
  • Dimensions 17 x 11 x 1 cm
  • Poids 116 g
  • Achat
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Une réflexion sur “L’État français contre la franc-maçonnerie : L’exemple stéphanois

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